Il y a plusieurs versions de cette histoire. La chanson Martin de la chasse
galerie, cette
version dÕHonorŽ Beaugrand et celle de S.E. Scholosser son toutes un peu
diffŽrentes tout en ayant la mme idŽe de base.
LA CHASSE-GALERIE, par H. BEAUGRAND
Le rŽcit qui suit est basŽ sur une croyance populaire qui remonte ˆ l'Žpoque des coureurs des bois et des voyageurs du Nord-Ouest. Les Çgens des chantiersÈ[i] ont perpŽtuŽ la tradition. J'ai rencontrŽ plus d'un voyageur qui affirmaient avoir vu voguer[ii] dans l'air des canots remplis de ÇpossŽdŽs[iii]È s'en allant voir leurs ÇblondesÈ[iv], sous les auspices de BelzŽbuth.[v] Si j'ai ŽtŽ forcŽ de me servir d'expressions peu acadŽmiques, on voudra bien se rappeler que je mets en scne des hommes au langage aussi rude que leur difficile mŽtier. H.B.
I [É]
II [É] la veille du jour de l'an, [É] Les camarades et moi, nous prenions un petit coup ˆ la cambuse[vi].
[É] je vous l'avoue franchement, la tte me tournait, et je me laissai tomber sur ma robe de carriole[vii] pour faire un petit somme, [É] avant d'aller chanter la guignolŽe[viii] et souhaiter la bonne annŽe aux hommes du chantier[ix] voisin.
Je dormais donc depuis assez longtemps, lorsque je me sentis secouer rudement par le boss des piqueurs[x], Baptiste Durand,[xi] qui me dit:
--Joe, minuit vient de sonner, et tu es en retard [É]. Les camarades sont partis pour faire leur tournŽe, et moi je m'en vais ˆ Lavaltrie[xii] voir ma blonde. Veux-tu venir avec moi?
--A Lavaltrie! lui rŽpondis-je, es-tu fou? Nous en sommes ˆ plus de cent lieues[xiii]. Et d'ailleurs[xiv], aurais-tu deux mois pour faire le voyage, qu'il n'y a pas de chemin de sortie, dans la neige. Et puis, le travail du lendemain du jour de l'an?
--Animal! rŽpondit mon homme, il ne s'agit pas de cela. Nous ferons le voyage en canot d'Žcorce[xv], ˆ l'aviron[xvi], et demain matin, ˆ six heures, nous serons de retour au chantier.
Je comprenais. Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie, et de risquer mon salut[xvii] Žternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde au village. C'Žtait raide[xviii]. Il Žtait bien vrai que j'Žtais un peu ivrogne[xix] et dŽbauchŽ, et que la religion ne me fatiguait pas ˆ cette Žpoque, mais vendre mon ‰me au diable, a me surpassait.
--CrŽ poule mouillŽe[xx]! continua Baptiste, tu sais bien qu'il n'y a pas de danger. Il s'agit[xxi] d'aller ˆ Lavaltrie et de revenir dans six heures. Tu sais bien qu'avec la chasse-galerie, on fait au moins cinquante lieues ˆ l'heure quand on sait manier l'aviron comme nous. Il s'agit tout simplement de ne pas prononcer le nom du bon Dieu pendant le trajet, et de ne pas s'accrocher aux croix des clochers en voyageant. C'est facile ˆ faire, et pour Žviter tout danger, il faut penser ˆ ce qu'on dit, avoir l'oeil o l'on va, et ne pas prendre de boisson en route. J'ai fait le voyage cinq fois, et tu vois bien qu'il ne m'est jamais arrivŽ malheur. Allons, mon vieux, prends ton courage ˆ deux mains, et, si le coeur t'en dit, dans deux heures de temps, nous serons ˆ Lavaltrie. Pense ˆ la petite Liza Guimbette, et au plaisir de l'embrasser. Nous sommes dŽjˆ sept pour faire le voyage, mais il faut tre deux, quatre, six ou huit, et tu seras le huitime.
--Oui! tout cela est trs bien, mais il faut faire un serment[xxii] au diable, et c'est un animal qui n'entend pas ˆ rire lorsqu'on s'engage ˆ lui.
--Une simple formalitŽ, mon Joe. Il s'agit simplement de ne pas se griser[xxiii] et de faire attention ˆ sa langue et ˆ son aviron. Un homme n'est pas un enfant, que diable! Viens, viens! nos camarades nous attendent dehors, et le grand canot de la drave[xxiv] est tout prt pour le voyage.
Je me laissai entra”ner[xxv] hors de la cabane, o je vis en effet six de nos hommes qui nous attendaient, l'aviron ˆ la main. Le grand canot Žtait sur la neige, dans une clairire[xxvi], et avant d'avoir eu le temps de rŽflŽchir, j'Žtais dŽjˆ assis dans le devant, l'aviron pendant sur le plat bord[xxvii], attendant le signal du dŽpart. J'avoue que j'Žtais un peu troublŽ; mais Baptiste, qui passait dans le chantier, pour n'tre pas allŽ ˆ confesse[xxviii] depuis sept ans, ne me laissa pas le temps de me dŽbrouiller. Il Žtait ˆ l'arrire, debout, et d'une voix vibrante il nous dit:
--RŽpŽtez avec moi!
Et nous rŽpŽt‰mes:
-Satan, roi des enfers, nous te promettons de te livrer[xxix] nos ‰mes, si d'ici ˆ six heures, nous prononons le nom de ton ma”tre et le n™tre, le, bon Dieu, et si nous touchons une croix dans le voyage. A cette condition, tu nous transporteras, ˆ travers les airs, au lieu o nous voulons aller, et tu nous ramneras de mme au chantier. Acabris! Acabras! Acabram!....Fais-nous voyager par-dessus les montagnes.
[É]
La nuit Žtait superbe; et la lune, dans son plein, illuminait le firmament comme un beau soleil du midi. Il faisait un froid du tonnerre; nos moustaches Žtaient couvertes de givre[xxx]; [É] Et nous filions[xxxi] toujours comme tous les diables, sautant par-dessus les villages, les forts, les rivires, et laissant derrire nous comme un tra”nŽe d'Žtincelles. C'est Baptiste, le possŽdŽ, qui gouvernait, car il connaissait la route, et nous arriv‰mes bient™t ˆ la rivire des Outaouais, qui nous servit de guide pour descendre jusqu'au lac des Deux-Montagnes.
[É]
--Maintenant, nous rŽpŽta Baptiste, pas de btises, les amis, et attention ˆ vos paroles! Dansons comme des perdus, mais pas un seul verre de Molson[xxxiv] ni de jama•que[xxxv], vous m'entendez! Et au premier signe suivez-moi tous, car il faudra repartir sans attirer l'attention.
Et nous all‰mes frapper ˆ la porte.
--D'o venez-vous?
--Je vous croyais dans les chantiers!
--Vous arrivez bien tard!
--Venez boire une larme!
Ce fut encore Baptiste qui nous tira d'affaire en prenant la parole:
--D'abord, laissez-nous nous dŽcapoter[xxxvi], et puis ensuite laissez-nous danser. Nous sommes venus exprs pour a. Demain matin, je rŽpondrai ˆ toutes vos questions, et nous vous raconterons tout ce que vous voudrez.
Pour moi, j'avais dŽjˆ reluquŽ[xxxvii] Liza Guimbette, qui Žtait faraudŽe[xxxviii] par le petit Boisjoli de Lanoraie.
Je m'approchai d'elle pour la saluer et pour lui demander l'avantage de la prochaine, qui Žtait un reel[xxxix] ˆ quatre. Elle accepta avec un sourire qui me fit oublier que j'avais risquŽ le salut de mon ‰me pour avoir le plaisir de me trŽmousser[xl] et de battre les ailes de pigeon en sa compagnie.
Pendant deux heures de temps, je vous le persuade[xli], une danse n'attendait pas l'autre; [É]
Mais maintenant que l'heure de remonter en canot Žtait arrivŽe, je vis clairement que Baptiste avait pris un coup de trop[xlii], et je fus obligŽ d'aller le tirer par le bras pour le faire sortir avec moi, en faisant signe aux autres de se prŽparer ˆ nous suivre sans attirer l'attention des danseurs.
Nous sort”mes les uns aprs les autres, sans faire semblant, et cinq minutes plus tard, nous Žtions rembarquŽs en canot, aprs avoir quittŽ le bal comme des sauvages, sans dire bonjour ˆ personne[xliii]; [É]
Mais pour revenir ˆ notre canot, nous Žtions rudement embtŽs de voir que Baptiste Durand avait bu, car c'Žtait lui qui nous gouvernait, et nous n'avions que juste le temps de revenir au chantier pour six heures du matin, avant le rŽveil des hommes, qui ne travaillaient pas le jour du jour de l'an. La lune Žtait disparue; il ne faisait plus aussi clair qu'auparavant[xliv], et ce n'est pas sans crainte[xlv] que je pris ma position ˆ l'avant du canot, bien dŽcidŽ ˆ avoir l'oeil sur la route que nous allions suivre.
[É]
--Acabris! Acabras! Acabram!....Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!
VI Et nous voilˆ repartis ˆ toute vitesse.
Mais il devint aussit™t Žvident que notre pilote n'avait plus la main aussi
sžre, car le canot dŽcrivait des zigzags inquiŽtants. [É] J'avoue que la peur commenait ˆ me
tortiller,[xlvi] car si
Baptiste continuait ˆ nous conduire de travers, nous Žtions flambŽs comme des
gorets[xlvii]
qu'on grille aprs la boucherie. [É] nous n'avions plus qu'une heure pour nous rendre au chantier de la Gatineau. C'est moi qui gouvernais,
cette fois-lˆ, et je vous assure que j'avais l'oeil ouvert et le bras solide.
Nous remont‰mes la rivire Outaouais comme une poussire jusqu'ˆ la
Pointe-ˆ-Gatineau, et de lˆ nous piqu‰mes au nord vers le chantier.
Nous n'en Žtions plus rien qu'ˆ quelques lieues, quand voilˆ-t-il pas[xlviii] cet animal de Baptiste qui [É] se lve tout droit dans le canot, en l‰chant un sacre qui me fit frŽmir[xlix] jusque dans la pointe des cheveux!
Impossible de lutter[l] contre lui dans le canot, [É] j'Žtais tellement excitŽ, que par une fausse manÏuvre que je fis pour Žviter l'aviron de Baptiste, le canot heurta[li] la tte d'un gros pin[lii], et que nous voilˆ tous prŽcipitŽs en bas[liii], dŽgringolant[liv] de branche en branche comme des perdrix[lv] que l'on tue dans les Žpinettes.
Je ne sais pas combien je mis de temps ˆ descendre, car je perdis connaissance avant d'arriver; et mon dernier souvenir Žtait comme celui d'un homme rvant qu'il tombe dans un puits[lvi] qui n'a pas de fond.
Tout ce que je puis vous dire, mes amis, c'est que ce n'est pas si dr™le qu'on le pense d'aller voir sa blonde en canot d'Žcorce, en plein coeur d'hiver, en courant la chasse-galerie; surtout si vous avez un maudit[lxi] ivrogne qui se mle[lxii] de gouverner[lxiii]. Si vous m'en croyez,vous attendrez ˆ l'ŽtŽ prochain pour aller embrasser vos petits coeurs, sans courir le risque de voyager au profit du diable.
http://www.chez.com/feeclochette/lachasse.htmmailto:clo7@usa.net
[i] Lumberjacks
[ii] float
[iii] people posessed
[iv] jeune fille courtisŽe en vue du mariage
[v] Un des diables.
[vi] drinking (alcool) at the canteen
[vii] cart
[viii] a custom on New YearÕs Eve, where people go door to door
Ç singing È for money for the poor.
[ix] logging site
[x] Boss of the cutters
[xi] Note the subtle significance of his name: Baptiste
(from the Christian word to Baptize) and Durand (from Ç dur È, or
Ç hard ,È probably signifying Ç hard-headedness È.
[xii] Une ville prs de MontrŽal, mais loin des
chantiers.
[xiii] leagues
[xiv] anyhow
[xv] Made of tree bark
[xvi] oar
[xvii] salvation
[xviii] steep
[xix] drunkard
[xx] (litŽralement : espce de poule
mouillŽe)/ (scared) chicken
[xxi] itÕs a question of
[xxii] oath
[xxiii] get drunk
[xxiv] Logging canoe
[xxv] draw along
[xxvi] clearing
[xxvii] (Sans trait dÕunion en 1891) flat wooden piece that
surrounded the canoe for the loggers to stand on as the directed logs down the
river (faire la drave).
[xxviii] to go to (Catholic) confession
[xxix] deliver
[xxx] frost
[xxxi] joual term, coming from Ç fil È
or, Ç thread È, meaning, Ç to go È .
[xxxii] to land
[xxxiii] godfather
[xxxiv] Brand of beer
[xxxv] rum
[xxxvi] take off hats and coats
[xxxvii] eye up
[xxxviii] to Ç pick up È a date in a
boastful manner
[xxxix] kind of dance
[xl] to dance about
[xli] IÕm telling you
[xlii] had one too many drinks
[xliii] without saying goodbye
[xliv] as before
[xlv] fear
[xlvi] twist (my insides)
[xlvii] baby pig
[xlviii] if it wasnÕt
[xlix] tremble
[l] wrestle
[li] hit
[lii] pine tree
[liii] rushed downwards (fell)
[liv] tumbling
[lv] partridge
[lvi] well
[lvii] je me suis rŽveillŽ
[lviii] snow bank
[lix] back (kidney)
[lx] Ç most important thing È
[lxi] accursed
[lxii] meddle
[lxiii] leading (in this case, the canoe)